L'homme Sombre

 

Tu crois que tu vas m’échapper si facilement ?» murmura une voix familière à l’oreille de Victoria.

Elle sursauta. Son cœur battait si vite et si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine. Elle ignorait si la voix était réelle ou si elle venait de faire un cauchemar. Tremblante et maladroite, elle allongea péniblement le bras vers l’interrupteur près de son lit. Lorsqu’elle trouva enfin le bouton, une faible lumière éclaira la chambre ainsi que l’Homme Sombre.
Il se tenait là. Debout près du lit. Grand et sombre. Sombre comme les ténèbres. Ses longs bras minces étaient nonchalamment croisés sur sa poitrine. Elle pouvait deviner qu’ils étaient longs, car même ainsi croisés, ils dépassaient de chaque côté de son corps squelettique. Elle leva la tête vers son visage, essaya de trouver des yeux, mais ne décela aucun reflet, rien qui pouvait ressembler à un globe oculaire ou à un sourcil. Rien que les ténèbres, d’une noirceur tout aussi familière que le son de sa voix. Il semblait attendre une réponse, mais elle avait déjà oublié la question. Elle eut envie d’hurler, elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Il laissa tomber ses bras le long de son corps, se retourna doucement et s’éloigna d’un pas lourd et assuré. Victoria ne bougeait pas. Elle était paralysée dans son propre corps. Ignorant toujours si la haute silhouette qui lui avait parlé était réelle ou non. Non, elle ne pouvait pas l’être. Pourtant elle semblait habiter la pièce toute entière, comme si elle avait toujours vécu ici. Elle tourna la tête pour la regarder s’asseoir dans le fauteuil près de la fenêtre. Le lourd rideau en velours se souleva légèrement derrière le souffle de son passage, permettant à quelques rayons de lune de s’infiltrer dans la chambre et de dévoiler les pieds, longs, eux aussi, mais également poilus et crochus, de l’Homme Sombre.
Elle ferma les yeux. Les rouvrit. Puis les referma. Elle répéta ce geste, habituellement anodin, mais à cet instant rempli d’espoir, plusieurs fois, en souhaitant à chaque fois qu’elle relevait les paupières, qu’il aurait disparu.
«Tu crois que tu vas m’échapper si facilement ?», répéta-t-il d’une voix calme et feutrée. Ses paroles résonnèrent dans la tête de Victoria. Pourquoi n’avait-elle pas vu sa bouche lorsqu’elle cherchait ses yeux ? Pourquoi aurait-il une bouche et pas d’yeux ? Elle ne pouvait plus voir s’il avait une bouche à présent. Il était trop loin. Il faisait trop sombre. Elle plissa les yeux. Où se trouvait sa bouche ? Pourquoi était-ce si important de savoir s’il avait une bouche ?
La silhouette était immobile sur le fauteuil au loin. Toujours aussi sombre. Toujours aussi grand et squelettique. Un léger cliquetis, de plus en plus rapide, parvint soudain jusqu’aux oreilles de Victoria. Avait-elle oublié de fermer le robinet ? Non, c’était autre chose. Un bruit métallique et sec provenant du fauteuil. L’Homme Sombre pianotait sur l’accoudoir avec ses ongles longs et acérés. Si acérés que chacun d’eux parvenaient à se heurter sur les minuscules capitons du fauteuil. Elle voyait ses longs doigts se mouvoir en une ombre délicate sur le mur. Elle voulait fuir, se lever et partir loin d’ici. Mais tout ce qu’elle parvenait à faire, c’était fermer les yeux. Impossible de bouger les bras, les jambes et l’ensemble de son corps.
«Je te retrouverai où que tu ailles, Victoria», continua l’Homme Sombre. Il connaissait son prénom. Le cliquetis de ses ongles sur les capitons se firent de plus en plus pressants. De plus en plus bruyants. Elle essaya une nouvelle fois d’hurler. Non pas que ça changerait grand chose, personne ne lui viendrait en aide puisque la maison était vide. Pourtant, elle avait terriblement envie d’hurler. De peur. D’effroi. De désespoir, aussi. Mais sa gorge était nouée. Comme si quelqu’un essayait de l’étrangler. Cela ne pouvait pas être l’Homme Sombre, il était trop loin d’elle et même s’il avait de longs bras, il ne pouvait pas atteindre sa gorge depuis le fauteuil. De toute façon, elle entendait encore les cliquetis de ses doigts. Ils ne résonnaient plus uniquement dans la chambre à présent, mais aussi dans son crâne. Regroupés par trois. Fidèles petits bataillons marchant au pas. Répétant sans broncher les trois pas ridicules et répétitifs que leur ordonnait leur maître. Un éternel recommencement qui s’insinuait partout en elle. Les cliquetis n’étaient plus seulement des sons, ils devenaient également un goût. Un goût métallique, comme celui du sang, qui ruisselait de la pointe de sa langue jusque dans sa gorge.
«Il serait inutile d’hurler». Victoria frissonna. Comment savait-il qu’elle essayait d’hurler ? Était-ce si évident ? Ou pouvait-il lire dans ses pensées ? La haute et frêle silhouette se releva soudain. Elle lui sembla plus grande encore que lorsqu’elle lui était apparue il y a…combien de temps déjà ? Elle avait perdu la notion du temps. Depuis combien de temps était-elle devenue la prisonnière de l’Homme Sombre ? Suffisamment longtemps pour qu’il ait le temps de grandir en tout cas, car il était désormais obligé de se replier légèrement sur lui-même pour pouvoir se tenir debout. Il s’avançait vers elle lorsque le faible éclairage de la lampe se mit à clignoter jusqu’à s’éteindre entièrement. Seuls les rayons de la lune s’infiltrant à travers les rideaux offraient un point d’ancrage au regard de Victoria et lui permettaient de ne point sombrer entièrement dans l’obscurité et les cliquetis au goût sanguinaire. Comment pouvait-il encore pianoter sur le fauteuil ? C’était impossible. Et comment pouvait-elle goûter les sons ? Que lui avait-il fait ?
Elle ne voyait plus que le sommet de son crâne et ses ongles acérés se diriger vers elle. Ses bras, ses jambes et son corps tout entier, toujours paralysés, se mirent à trembler. À trembler si fort que chaque secousse remuait en elle de vagues souvenirs qu’elle refusait de s’attribuer. De lourdes larmes qu’elle se contenait de déverser.
«Non ! », réussit-elle à hurler. Elle réitéra. «NON ! NON ! NON ! ». L’Homme Sombre se figea. La tête toujours recourbée contre sa poitrine. Victoria se souvint soudain qu’elle cachait un couteau dans la commode non loin du fauteuil. Il lui suffirait de pouvoir se lever, ouvrir le tiroir, saisir le couteau et poignarder l’Homme Sombre pour s’en débarrasser. Encore faudrait-il qu’elle parvienne à se lever. Son corps était si lourd, si faible, si douloureux. Peut-être qu’en se laissant tomber au sol, elle réussirait à ramper jusqu’à la commode ? Elle commença à se tordre laborieusement et à se rapprocher du bord du lit. Quelques centimètres seulement, mais c’était sa seule issue. Si on pouvait appeler cela une issue. Les cliquetis cognèrent de plus en plus fort contre ses tempes, parcoururent sa nuque et sa colonne vertébrale avant de venir s’échouer dans son bassin. Elle hurla de douleur. S’étonna de pouvoir enfin hurler et dans un élan de souffrance, se jeta sur le sol. L’Homme Sombre était encore plus grand vu d’ici. Mais il restait toujours figé. L’occasion pour Victoria de ramper jusqu’à la commode.
Elle entreprit de se raccrocher à la descente de lit, aux fils de laine qui l’entouraient et glissa son buste en avant. Quelques centimètres. Avec ses pieds, elle poussa son bassin en avant, là où les cliquetis s’étaient échoués, là où ils entreprenaient de l’anéantir. Elle les entendait encore cogner contre ses os. Quelques centimètres de plus. Elle recommença les mêmes mouvements. Quelques gouttes de sueur perlèrent sur son front. L’Homme Sombre semblait la regarder faire, mais comment pouvait-il la voir s’il n’avait point d’yeux ? Ses autres sens étaient-ils plus développés ? Même s’il n’était pas humain, il en avait tout de même quelques caractéristiques.
Pourquoi la laissait-il faire ? Elle avait bientôt parcouru un mètre entier et il n’était même pas intervenu. Elle vérifia qu’il se trouvait toujours dans la pièce en levant la tête vers l’endroit où il se trouvait la dernière fois qu’elle l’avait aperçu. Un sursaut la terrassa. La tête -si l’on pouvait nommer cela une tête- de l’Homme Sombre se trouvait à quelques centimètres de Victoria. Il avait dû encore grandir car il se retrouvait à présent plié en deux, juste au-dessus d’elle. Ses bras étaient devenus si longs qu’ils touchaient le sol. Elle reprit sa reptation aussitôt en se tortillant de plus en plus vite, la résonance du cliquetis toujours plus violente dans l’ensemble de son corps, ses membres comme écrasés sous les pierres. La douleur devenait insupportable, ses larmes se mêlaient à sa sueur pour venir s’échouer sur les lames du plancher comme des vagues contre les rochers. Mais elle y était presque. La commode n’était plus qu’à quelques centimètres. Elle n’aurait plus qu’à l’ouvrir, s’emparer du couteau et venir poignarder l’Homme Sombre avec le peu de force qui lui resterait.
Elle sentit soudain une violente douleur lui transpercer le mollet. Comme une immense lame qui était venue se planter au travers de sa chair. Elle hurla. Elle hurla si fort qu’elle s’enraya la gorge. L’une des griffes acérées de L’Homme Sombre traversait à présent son mollet de long en large, l’empêchant d’avancer. Elle tendit le bras, aussi loin que possible pour atteindre la poignée métallique de la commode. Elle la frôla, du bout des doigts, étira encore un peu son bras et l’ensemble de son corps pour enfin s’y accrocher et tirer entièrement le tiroir vers elle. Elle se mit à fouiller frénétiquement dans celui-ci, essayant de deviner, dans l’obscurité, le manche en bois du couteau parmi les autres objets. Un étui en velours, non, ce n’était pas ça. Quelque chose en bois, enfin. Elle essaya de le saisir mais c’était bien trop petit et bien trop arrondi pour être un couteau.
Une seconde griffe de l’Homme Sombre vint transpercer le bras de Victoria. Elle hurla de toutes ses forces sans s’arrêter de chercher, avec le bras restant, le long couteau qu’elle se souvenait avoir caché dans ce tiroir.
«Je suis bien plus fort que toi», se réjouit l’Homme Sombre, avant de rire aux éclats. Un rire machiavélique et familier. Plus il riait et plus Victoria fouillait dans son tiroir, la main de plus en plus défaillante, le cliquetis sanguinolant de plus en plus résonnant. Soudain, elle reconnut la lame du couteau sur laquelle elle se piqua le bout du doigt. Ça y est, elle le tenait entre ses mains. Elle allait pouvoir transpercer l’Homme Sombre comme il lui avait transpercé le mollet et le bras. La douleur suintante de ses blessures lui donna la force nécessaire pour lever le coude et venir placer le couteau au niveau de la tempe de l’Homme Sombre. Il la maintenait toujours au sol, les griffes plantées dans son corps. Elle prit un fébrile élan de l’avant-bras et planta la longue lame dans le crâne de l’Homme Sombre. Un liquide chaud, presque bouillant, coula le long de son poignet et il s’écroula sur le plancher dans un bruit sourd. Les griffes acérées se détachèrent de son mollet, puis de son bras. Les cliquetis au goût métallique qui avaient envahi tout son corps diminuèrent en goutte-à-goutte jusqu’à totalement disparaître. Elle ne ressentait plus aucune douleur. Une étonnante quiétude l’enveloppa, comme un voile, à travers lequel elle avait envie de se faufiler. Épuisée de sa lutte acharnée avec l’Homme Sombre et heureuse de l’avoir vaincu, elle put enfin retrouver le sommeil duquel il l’avait extirpé.
~
Lorsque la femme de ménage entra dans la chambre ce matin-là, elle découvrit Victoria étendue sur le sol, au milieu d’une flaque de sang. Le médecin légiste, dépêché sur les lieux une heure après l’appel désespéré de la servante, ne trouva aucune autre trace de blessure physique que la lame du couteau planté dans la tempe gauche de Victoria et une minuscule piqûre au bout du doigt. Il nota cependant qu’un flacon de pilules antidépresseurs, récemment entamé, car encore rempli à ras bord, était posé sur la table de chevet de la jeune femme, à côté d’une brosse à cheveux et d’un carnet ressemblant à un grimoire.
© Tous droits réservés - Jessica Châtel 

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