Le SĂ©ducteur

Richard Ă©tait un jeune homme trĂšs sĂ©duisant. Tout le monde s’accordait Ă  le dire. Grand, Ă©lĂ©gant et toujours soigneusement coiffĂ©, il savait jouer de son charme naturel depuis son plus jeune Ăąge, autant auprĂšs de la gent fĂ©minine que de la gent masculine.
À l’école, dĂ©jĂ , il avait su sĂ©duire ses professeurs qui avaient vu en lui un vĂ©ritable leader dotĂ© d’une intelligence somme toute dans la moyenne, mais compensĂ©e par un charisme indĂ©fectible. Son Ă©loquence lui avait d’ailleurs trĂšs souvent sauvĂ© la mise au collĂšge pour garçons oĂč il avait Ă©tudiĂ© l’histoire et le français. Il avait Ă©chappĂ© Ă  de nombreuses bagarres grĂące Ă  ses belles paroles, ces mĂȘmes belles paroles, qui, lorsqu’il commença Ă  rencontrer des personnes du sexe opposĂ©, lui permirent d’enchaĂźner les conquĂȘtes. Le temps d’une nuit ou de quelques jours, Richard aimait s’entourer des plus belles femmes de Londres. Il paradait dans les soirĂ©es mondaines toujours accompagnĂ© d’une femme diffĂ©rente jusqu’à ce qu’il rencontre Margaret lors d’une rĂ©ception.

La jeune femme, issue de l’aristocratie anglaise, avait les cheveux Ă©bĂšne et le teint pĂąle. Lorsqu’elle se dĂ©plaçait, elle laissait planer autour d’elle une aura aussi tendre que sophistiquĂ©e. Richard l’avait trouvĂ©e la plus belle et la plus mystĂ©rieuse de la soirĂ©e. Et mĂȘme s’il Ă©tait dĂ©jĂ  en charmante compagnie, il avait rĂ©ussi, Ă  l’aide d’un vĂ©ritable tour de passe-passe, Ă  se dĂ©barrasser de la malheureuse pour se consacrer, entiĂšrement, et tout au long de la soirĂ©e, Ă  la sĂ©duction de Margaret. Cela s’était avĂ©rĂ© beaucoup plus compliquĂ© qu’il ne l’avait envisagĂ©, car contrairement aux femmes qu’il avait pris l’habitude de cĂŽtoyer, elle n’avait pas Ă©tĂ© aussitĂŽt sĂ©duite par le charme de Richard. La froideur de la jeune femme ne l’avait pas dĂ©couragĂ©, bien au contraire, cela l’avait Ă©moustillĂ©. Il s’était lancĂ© comme dĂ©fi de sĂ©duire cette beautĂ© glacĂ©e qui ne lui avait mĂȘme pas accordĂ© un simple sourire.

AprĂšs de nombreux bouquets de roses livrĂ©s au domicile de Margaret, cette derniĂšre accepta enfin de sortir avec le jeune homme. Consciente de la rĂ©putation de sĂ©ducteur qu’il traĂźnait derriĂšre lui, ses parents lui avaient un peu forcĂ© la main car Richard Ă©tait, malgrĂ© tout, un bon parti et le premier homme Ă  montrer autant d’intĂ©rĂȘt pour leur fille bien-aimĂ©e.

Pour leur premier rendez-vous, le jeune homme avait emmenĂ© sa dulcinĂ©e dĂźner dans un restaurant prisĂ© de Londres. Sous les regards indiscrets des clients habituĂ©s Ă  le voir parader aux bras de diffĂ©rentes femmes chaque semaine, il avait beaucoup parlĂ© et Margaret s’était laissĂ©e sĂ©duire. Il ressemblait aux hĂ©ros des livres qu’elle lisait et, lorsqu’il lui avait furtivement caressĂ© la joue, son cƓur s’était emballĂ©.

C’est donc tout naturellement qu’elle accepta de l’épouser, quelques semaines plus tard, lorsqu’il lui demanda sa main, dans un somptueux jardin anglais.

Leur mariage avait rĂ©uni les plus hautes personnalitĂ©s du milieu aristocratique londonien. Les femmes s’étaient parĂ©es de leurs plus beaux chapeaux et les hommes de leurs plus ridicules queues de pie. Richard Ă©tait le plus heureux des hommes, n’ayant yeux que pour Margaret pendant toute la journĂ©e de leurs noces.

Pour leur lune de miel, ils voyagĂšrent Ă  travers l’Angleterre Ă  la rencontre de ceux qui n’avaient pas pu assister au mariage. Et c’est chez la tante de Margaret, qu’ils dĂ©posĂšrent leurs valises pour la derniĂšre fois avant de retrouver Londres. Tante Henrietta Ă©tait la veuve d’un riche Baron et vivait dans un immense manoir avec une dizaine de domestiques. Mary, jeune et belle servante Ă  la chevelure dorĂ©e, avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ©e comme femme de chambre attitrĂ©e du couple pour la durĂ©e de leur sĂ©jour. Plus enjouĂ© que jamais, Richard avait rapidement pris ses marques au sein du manoir, se pavanant tout autant dans les jardins de la propriĂ©tĂ© que dans les couloirs de la bibliothĂšque privĂ©e.

Une nuit, Margaret se rĂ©veilla assoiffĂ©e. Son mari Ă©tait absent du lit conjugal et la carafe d’eau posĂ©e sur la table de chevet Ă©tait vide. Elle dĂ©cida de descendre Ă  la cuisine pour Ă©tancher sa soif, mais en descendant les escaliers, elle entendit d’étranges gĂ©missements provenant du petit salon. Elle entrebĂąilla doucement la porte et vit son mari, les fesses Ă  l’air et le pyjama en bas des jambes en train de culbuter Mary. Elle se raidit sur place et lĂącha la carafe vide qui rebondit sur le plancher sans se briser et sans dĂ©ranger les Ă©bats frĂ©nĂ©tiques des deux amants possĂ©dĂ©s. Elle retourna jusqu’à son lit, toujours assoiffĂ©e, et pleura une bonne partie de la nuit. Lorsque Richard revint se glisser sous les draps, elle fit semblant de dormir sur son oreiller humide.

Le lendemain matin, au petit-dĂ©jeuner, son mari infidĂšle, arbora un grand sourire lorsque Mary versa de l’eau chaude dans sa tasse de thĂ©, sa poitrine frĂŽlant l’épaule du jeune mariĂ©. Les lĂšvres pincĂ©es et les joues Ă©carlates, Margaret s’était retenue d’hurler devant sa tante qui dĂ©gustait ses toasts beurrĂ©s en l’observant du coin de l’Ɠil. Loin d’ĂȘtre dupe de ce qui se tramait devant ses yeux, elle avait rejoint Margaret dans sa chambre aprĂšs le dĂ©jeuner pour discuter avec la jeune femme de ce qu’une bonne Ă©pouse devait accepter par amour pour son mari. Margaret acquiesça et remercia sa tante de les avoir accueillis si chaleureusement elle et Richard. Surtout Richard


Leur lune de miel terminĂ©e, ils revinrent dans la demeure de Richard qui Ă©tait aussi celle de Margaret dĂ©sormais. Un lieu empli de promesses, oĂč ils formeraient un jour une grande famille. Margaret voulait quatre enfants « deux filles et deux garçons, pour maintenir un certain Ă©quilibre», disait-elle sous le regard approbateur de son mari. Ce dernier se moquait bien du nombre d’enfants qu’ils auraient, car il passait ses journĂ©es Ă  l’extĂ©rieur et lorsqu’il revenait pour dĂźner, c’était trĂšs souvent accompagnĂ© d’effluves fĂ©minines. Le soir, aprĂšs avoir dĂ©gustĂ© un bon whisky, il choisissait un livre dans la grande bibliothĂšque, s’asseyait prĂšs de la cheminĂ©e et restait des heures Ă  lire dans cette ambiance tamisĂ©e. Comme beaucoup de couple, ils faisaient chambre Ă  part, et il Ă©tait rare que Richard vienne se glisser dans le lit de sa femme durant la nuit pour accomplir son devoir conjugal. Il rentrait parfois de ses escapades Ă©picuriennes bien aprĂšs l’aube et s’effondrait, ivre d’alcool et de jouissance, sur sa couche, tel un porc dans sa bauge.

Un matin, Richard se rĂ©veilla, pĂąle et fiĂ©vreux. Margaret alla aussitĂŽt chercher le mĂ©decin pour qu’il ausculte son mari. Le docteur ne se montra pas trop inquiet et prĂ©conisa simplement du repos et beaucoup de thĂ©s au miel pour faire dĂ©croĂźtre la fiĂšvre. Margaret Ă©tait aux petits soins pour Richard qui ne put quitter le domicile pendant toute une semaine. Ce dernier Ă©tait tellement touchĂ© par ses efforts, que, malgrĂ© la fiĂšvre, il venait chaque nuit la retrouver dans la couche conjugale. Quelques jours plus tard, il Ă©tait revigorĂ© et disparu de nouveau tous les aprĂšs-midis pour revenir parfumĂ© de nouvelles fragrances boisĂ©es, dĂ©laissant de nouveau Margaret chaque nuit.

Il ne fallut qu’une poignĂ©e de jours avant que le mal inexpliquĂ© dont il avait dĂ©jĂ  souffert ne revienne le frapper. Mais cette fois-ci, la fiĂšvre Ă©tait plus forte et Richard ne pouvait pratiquement plus bouger. Margaret fit revenir le mĂ©decin, mais celui-ci ne comprenait toujours pas l’étrange maladie qui semblait consumer le jeune homme.

MalgrĂ© les thĂ©s au miel et le repos, il devenait de plus en plus malade. Il vomissait parfois toute la journĂ©e et sa fiĂšvre Ă©tait de plus en plus Ă©levĂ©e. TroublĂ© par les symptĂŽmes de son patient, le mĂ©decin lui conseilla de respirer un peu d’air frais. Alors, aprĂšs avoir bu son thĂ© au miel au petit-dĂ©jeuner, il marchait difficilement jusqu’au balcon, accrochĂ© au bras de Margaret. Il s’asseyait dans un grand fauteuil et restait de longues heures Ă  admirer les nuages. Sa femme venait lui faire la lecture jusqu’au soir oĂč il retrouvait son lit. Ils rĂ©pĂ©taient cela chaque jour, mais Richard continuait de maigrir Ă  vue d’Ɠil, se nourrissant presqu’exclusivement de thĂ©s au miel. Ses joues se creusaient tellement qu’on pouvait y voir se dessiner ses dents Ă  travers la peau. Ses yeux, auparavant si pĂ©tillants, devenaient de plus en plus ternes et encerclĂ©s de cernes brunĂątres. Lorsqu’il fixait Margaret, elle avait parfois l’impression qu’ils allaient sortir de leur orbite. Il voulait parler, parler encore et toujours, mais seuls quelques mots parvenaient Ă  passer le seuil de ses lĂšvres dessĂ©chĂ©es. Il Ă©tait si Ă©puisĂ©, que sa jeune Ă©pouse l’aidait Ă  manger, avant qu’il ne rĂ©gurgite les quelques morceaux qu’il avait mis tant de temps Ă  mĂącher. Et mĂȘme le thĂ© au miel devenait difficile Ă  avaler.

Margaret fit plusieurs fois revenir le mĂ©decin dĂ©semparĂ©, toujours incapable de trouver un remĂšde Ă  la maladie de Richard. « Il est jeune, il s’en remettra », disait-il en essayant de masquer son dĂ©sespoir devant la jeune mariĂ©e en larmes.

Quelques semaines plus tard, lorsque Margaret rentra dans la chambre de son mari, celui-ci avait la peau bleutĂ©e et la bouche grande ouverte. Ses yeux vides de toute Ăąme semblaient fixer le plafond et une perle de vomissure s’était logĂ©e au creux de sa joue Ă©vidĂ©e de chair. «Il s’est Ă©touffĂ© dans son vomi », conclut le mĂ©decin qui avait prescrit du repos, du thĂ© au miel et de l’air frais au jeune homme deux mois auparavant. Margaret se vĂȘtit de noir et prĂ©para l’enterrement, en ne montrant presque aucun signe d’effondrement. «Elle ne rĂ©alise pas encore », commentaient les personnes qui venaient la soutenir et se recueillir devant la dĂ©pouille de son mari.

MĂȘme dans son cercueil ouvert, rigide, glacĂ© et squelettique, Richard restait un bel homme. Les pompes funĂšbres avaient rĂ©alisĂ© un travail d’orfĂšvre pour redonner de l’éclat Ă  son visage et ses cheveux Ă©taient de nouveau magnifiquement coiffĂ©s. Margaret leur avait fourni le costume qu’il portait le jour de leur mariage, et mĂȘme s’il Ă©tait devenu beaucoup trop grand, cela Ă©tait Ă  peine perceptible sous le linceul blanc qui recouvrait la moitiĂ© de son corps.

Beaucoup de monde fit le dĂ©placement pour assister Ă  l’enterrement du jeune homme tant admirĂ©. Le nombre de personnes prĂ©sentes Ă  son inhumation dĂ©passa mĂȘme celui prĂ©sent lors de leur mariage. Margaret grinça des dents lorsqu’elle remarqua que de nombreuses femmes en larmes se tenaient au fond de l’église. À la fin du service funĂšbre, tout le monde vint lui prĂ©senter des condolĂ©ances plus ou moins sincĂšres, et certains hommes se montrĂšrent mĂȘme indĂ©licats en exprimant de maniĂšre inĂ©lĂ©gante leur intĂ©rĂȘt pour la jeune veuve alors que son mari n’était mĂȘme pas encore enterrĂ©.

Lorsque le cercueil de Richard fut entiĂšrement recouvert de terre, Margaret retourna dans la demeure oĂč elle devrait vivre seule, Ă  prĂ©sent. Elle entra dans la chambre vide de son mari, s’empara de l’oreiller sur lequel il avait rendu son dernier souffle et l’enveloppa dans un grand morceau de tissu. Elle descendit ensuite dans le petit salon et s’assit dans le fauteuil devant la cheminĂ©e, oĂč Richard avait l’habitude de lire avant de tomber malade. Puis elle jeta l’oreiller ainsi emmitouflĂ© dans le feu crĂ©pitant oĂč se trouvait dĂ©jĂ  le flacon de poison que lui avait donnĂ© Tante Henrietta trois mois auparavant. « Elle m’avait pourtant dit que ce serait rĂ©glĂ© en deux semaines », murmura-t-elle en regardant les flammes s’attiser au contact du tissu empoisonnĂ©.

© Tous droits réservés - Jessica Chùtel  

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